vendredi 12 octobre 2012

Excitation

Hier, j’ai reçu un message de mon père me laissant savoir que les premiers flocons de neige étaient annonces pour la nuit prochaine en Mauricie. Entre deux bouchées de couscous, assise sur le petit tabouret de ma cuisine à Pleinpalais, mon cœur s’est serré. L’excitation commence tranquillement à me gagner, et je fais tout pour tenter de la contenir le plus longtemps possible. Encore un mois avant mon retour, encore beaucoup de pain sur la planche au travail, encore une trentaine de nuits à m’endormir seule dans mon grand lit, à me réveiller et à étirer mon bras vers ma gauche, ou la fraîcheur des draps me rappelle que je suis seule, que je suis loin, que cette aventure est uniquement la mienne. Au travail, je me surprends à jeter un coup d’œil à mon calendrier, et à voir la date entourée de surligneur rose, celle de mon dernier jour.
Ce séjour a été plus tumultueux que ce que je m’étais imaginée. Pour moi, la Suisse résonnait dans ma tête comme un endroit où j’irais et je flotterais, de jour en jour, trop prise par le travail pour me rendre compte de la froideur du peuple, ou du prix des choses. Mais j’ai été confrontée à la réalité suisse, et je ne peux pas dire que je suis amoureuse du peuple suisse. Je ne suis pas tombée pour Genève, ses rues grises, ses visages fermés et pincés, son humour moqueur, sa vie sans haut et sans bas, sans couleur.
Heureusement, j’ai rencontré des gens extraordinaires, de partout dans le monde, qui m’ont amusé et fait rire depuis le premier jour. J’ai rencontré Zineb, une copine de qui je suis inséparable, avec qui je pouvais partager toutes les angoisses de ma position de stagiaire, sachant qu’elle occupait le même poste ailleurs. J’ai passé du temps avec elle et son papa marocain, qui m’a accepté chez lui comme sa nièce, qui nous a cuisiné des couscous qui me réchauffaient le cœur, avec qui nous avons découvert des endroits pittoresques de la France. Pour toujours, Zineb et son papa seront souvenir de ma vie à Genève, et je ne pourrai jamais les remercier assez pour leur hospitalité.
Mais mon cœur, de jour en jour, me crie de revenir. J’ignore ce qui m’attend à Montréal, mais je sais que j’y serai heureuse. Je sais que Zineb, à son retour à Montréal en Janvier, fera grandement partie de mon quotidien québécois, que je la veux près de moi, parce qu’elle était, jusqu’au plus profond son cœur, une bonne personne, sincère, généreuse, souriante, que j’adore.
Je rêve de rentrer, de découvrir cette nouvelle maison que j’apprivoiserai, de partir tôt le matin pour me rendre étudier à la bibliothèque du HEC avec Natasha, je rêve de revoir ma famille, de passer du temps avec eux, de les voir rire, de reprendre ma place parmi eux, je rêve de marcher à nouveaux dans les quartiers de la ville, de me réapproprier les cafés, les boutiques, les restaurants qui sont les miens, de me lever trop tôt pour rejoindre mes sœurs Sandra Et Ivah dans un café sur Côte-des-neiges et de se faire des confidences jusqu’en après-midi, je veux respirer l’air frais du Mont-Royal, je veux voir les premiers flocons tomber, je veux faire mon premier sapin, cuisiner mes premiers biscuits du temps des fêtes, faire ces petites choses qui m’apportent le même bonheur que celui de plier bagage et de recommencer ailleurs. Me replonger dans mon univers sera aussi délectable que de plonger dans une eau inconnue, parce que je serai entourée des gens que j’aime, et qui me manque chaque jour.
Retiens tes flocons, Montréal. J'arrive bientôt.

mardi 18 septembre 2012

Stormy weather

Finalement, il pleut. Sous les épais nuages gris, on aperçoit à peine la silhouette des géantes montagnes suisses à l’horizon. Le feuillage des arbres entame doucement sa métamorphose funèbre, les gens se couvrent le cou de foulards Hermes ou Burberry, marchant malette à la main, cigarette dans l’autre, le teint plus pâle déjà. Une tonne de nouveaux stagiaires marchent incertains dans les corridors du BIT, il me semble une éternité que j’étais cette personne, marchant les yeux plissés entre les colonnades de marbre et les gigantesques fenêtres vitrées de l’entrée principale, me mordant les joues de douleur alors que je m’efforçais de boiter le moins possible, avec mon orteil nouvellement cassé.
Aujourd’hui, je travaille avec aise à mon bureau, décoré de visages familiers qui me manquent. Je m’arrête pour fixer le paysage sombre et flou, et mon esprit s’évade rapidement, avec Billie Holiday qui me murmure à l’oreille « Stormy weather, since my man and I ain't together
Keeps raining all the time ». Octobre. Bientôt, nous serons en octobre. Encore deux mois, et je serai à la maison.  
Ce midi je mangeais avec une autre stagiaire de Montréal, et les larmes ont brouillé notre vue plus d’une fois en pensant à la vie que nous allions reprendre à notre retour. Je ne sais pas ce qui rend les Montréalais si attachés à leur ville, ce qui les rend si fiers et si passionnés lorsqu’ils parlent d’elle, confiants que tous s’y plairaient. Je ressens une telle excitation à penser à mon retour, à ce qui m’attend, une nouvelle maison, de nouveaux projets, de nouveaux rêves. Je pense souvent au moment où mon avion survolera la ville, et que je tressaillirai sachant que dans quelques minutes, je poserai les pieds en terre québécoise,  que je reverrai ma famille. Ma sœur me manque. J’ai envie de passer un après-midi en pyjama allongée sur son lit, avec le chien, à parler de tout et de rien. J’ai envie de me réveiller avec la douce odeur d’un café qui réchauffe, dans une chambre que j’apprendrai à connaître, dans un lit qui est le nôtre, à mon homme et à moi, mon homme qui me manque à m’en déchirer le cœur.
J’ai envie de conduire la nuit, de me faire à manger dans une cuisine avec un four, de prendre un bain,  d’entendre les sirènes des voitures de police la nuit, nos sirènes, ce bruit si familier. Je veux retrouver mes précieuses amies dans un café qui offrira à ce temps de succulents breuvages du temps des fêtes, je veux sentir la froideur des jours de novembre, ou l’air se prépare à laisser tomber ses premiers flocons, je veux entendre des québécois, leurs expressions, leurs conversations, leurs rires, leurs sacres.
J’ai beaucoup voyagé au cours des dernières années. J’ai sans cesse fait et défait mes valises sur tous les continents, sans cesse appris à vivre ailleurs, parmi des étrangers, à cuisiner comme eux, à parler comme et avec eux, à m’habiller comme eux, à voir leurs films, écouter leur musique, m’amuser comme eux, mais aujourd’hui, il est temps de rentrer au bercail. Il est temps de redécouvrir la province dont je suis si fière, celle qui me manque. Je voudrais passer quatre saisons au Québec. Je voudrais être là pour voir la neige se transformer en eau, pour voir les bourgeons se transformer en fleurs, pour voir les feuilles rougir et tomber encore une fois. Je veux être là pour conduire vers Québec, la veille de Noel, la main sur la nuque de mon homme, le banc arrière rempli de cadeaux et de bagages, traversant les champs enneigés menant à la vieille ville. Je veux voir les enfants emmitouflés jouer dans les parcs, les joues écarlates et le nez mouillé. Je veux voir les écoliers terminer l’école et les cafés rouvrir leurs terrasses pour les plus courageux en avril, je veux entendre le son des orages l’été lors d’une canicule, et sentir l’odeur parfaite du pavé mouillé. Je veux cueillir les pommes en automne et cuisine les soupes de Ricardo, je veux voir Pascale Nadeau tous les soirs à la télévision, je veux m’asseoir sur un journal Métro dans l’autobus bondé de jeunes bruyants, je veux contempler ma ville scintillante du haut du belvédère. Cette ville que j’ai longtemps repoussée, parce que je ne la connaissais pas, parce que je ne me l’étais pas appropriée, parce que je n’avais pas pris le temps de la faire mienne.
Assez de rêverie. Deux mois de travail acharné, deux mois de « putain » et de « du coup » gras se faisant entendre dans les corridors près de mon bureau, mais aussi deux mois avec des copines extraordinaires, deux mois à œuvrer pour l’organisation de mes rêves, deux mois dans un appartement aussi charmant qu’étrange, qui je le sais, me manquera parfois. Mais home is where my heart is. Et mon cœur, il ère quelque part, entre Côte-des-neiges et le centre-ville, une main dans la poche d’un manteau, l’autre tenant un café au lait brulant, les yeux brillants et le sourire aux lèvres.  

lundi 10 septembre 2012

ma vie, lately

Alors que le bateau me ramenait tranquillement d'un village pittoresque de France vers Genève, plongée dans l'obscurité totale du Lac Léman la nuit, bercée par les douces vagues que tranchait le devant du bateau à vapeur, je me tenais droite, écouteurs aux oreilles, portée par le bruit sourd du mouvement sur l'eau, portée par cette nuit fraîche qui me frappait le visage et enmêlait mes cheveux, je laissais mon esprit dériver et se perdre dans le ciel étoilé.

Récemment, j'ai souvent eu la tête dans les nuages, plus qu'à l'habitude. D'ordinaire, je rêve de choses banales et sans cohérence certaine. Des images, des souvenirs, des scénarios que je laisse défiler, amusée. Mais ces temps-ci, mes rêveries me mènent à chaque fois vers des réflexions profondes sur mon présent, et mon futur. Je sens que je gratte, à la recherche de quelque chose, d'une réponse, incertaine de mon chemin, mais trop curieuse pour arrêter. Comme une marmotte, je creuse à une vitesse folle, automatique, vers un but, vers une fin. Je plisse les yeux, pensant avoir trouvé quelque chose, pendant apercevoir au bout une réponse, et puis tout s'arrête. Je ne semble jamais avoir le temps de creuser jusqu'au fond des choses, et cette course me déconcentre dans mon travail. J'ai besoin d'une réponse, sans connaître la question. Cela fait-il du sens? J'en doute. Mais mon sentiment, lui, semble clair.

Je me sens de mieux en mieux ici, à Genève. Ma vie est remplie de gens extraordinaires, d'amis précieux, mon travail m'intéresse toujours autant, j'apprivoise les Suisses en apprenant à rire de leur mauvaise humeur et de leur manque total de sens de l'humour alors qu'avant, cela m'irritait profondément. Ce peuple est loin d'être le plus attachant, mais je m'y fait. On fini toujours par s'y faire. Une fois de plus, je me trouve entre deux eaux, mais je jongle aisément avec la situation, cette fois-ci.

Comme ce soir, je délecte les moments de calme solitaire que je collectionne, et qui me permettent de divaguer en silence, sur mon balcon avec une tasse de café dans les mains le matin, ou comme ce soir, abritée par un manteau d'étoiles.

vendredi 10 août 2012

Changer d’air

J’ai poussé la porte de la maison, qui a grincé doucement, et j’ai posé sur le plancher de bois vieilli quelques-uns des sacs qu’il me restait à déménager. Home, at last. Après trois mois d’angoisse et d’ennui à Malagnou, j’y étais finalement, heaven on 2nd floor, aux limites de Plainpalais et Carouge, dans un minuscule appartement de trois pièces que j’allais partager avec Paola, une romaine au teint aussi foncé que ses cheveux, sans souci et sans conditions, à qui je peux payer le loyer quand bon m’y semble.
Pour comprendre mon soulagement, il faut savoir que Malagnou, ou je suis restée pour la première moitié de mon séjour, est un quartier fantôme, ou les gens ne sortent que pour acheter leur nourriture, et ou les Mercedez manquaient de me heurter à chaque fois que je marchais dans le sentir de l’arrêt de tram jusqu’à la maison, tellement ils n’étaient pas habitués de croiser des gens qui se promenaient à pieds. Je n’étais pas à ma place, je n’étais pas chez moi et je souffrais terriblement je me sentir comme un mouton noir nain obèse.
Mais dans cet appartement aux objets hétéroclites et aux couleurs éclatantes, au coin d’une rue ou le bruit du tram qui passe devant la maison me rappelle terriblement Osaka et me fait sourire dans mon sommeil, je suis chez moi. Et ce confort que j’ai ressenti dès le moment où je me suis installée dans ma chambre, pourrait être dangereux. J’essaie de ne pas me jouer un tour comme lors de mon séjour au Japon, ou j’avais complètement oublié l’existence d’un monde en dehors des frontières nippones, et où j’avais pleuré jour et nuit mon départ, en pliant bagages, il y a exactement un an de cela. Je doute que cela se reproduise ici. J’aime Genève malgré tout, en particulier ces temps-ci, avec tous les Genevois en vacances je peux toujours m’asseoir dans le train, les gens ont osé troquer leur complet pour un bermuda et des sandales, le bord du Lac Léman déborde d’activités de toutes sortes, on dirait presque une ambiance festive.
Mais je préfère toujours Londres. J’y étais il y a quelques semaines, ou j’ai passé une fin de semaine O combien rafraichissante avec une amie de Montréal, et où j’ai pu me sentir à nouveau vibrer par l’énergie d’une ville qui a tellement à offrir, regorgeant de diversité culturelle, et acceptant cette diversité comme source de richesse. En cela, le Japon et Genève se recroisent ; plus subtilement et avec plus de classe, Osaka avait cette façon de garder les étrangers bien en dehors de sa culture. Mais les Japonais, tout en étant un peuple extrêmement fermé sur lui-même, savait traiter les étrangers, tout comme son peuple, avec le plus grand respect.  A Genève, beaucoup ne prennent pas la peine. En racontant cela à ma mère, celle-ci m’a confié que lors de son séjour à Amsterdam, elle avait ressentie exactement la même chose, en tant qu’étudiante québécoise chez les Hollandais. Elle se souvient encore de la froideur des Hollandais, et de leur sécheresse. Etrangement, ces mots trouvent leur sens ici aussi, pour moi.
Mon boulot continue de m’enrichir pleinement. Je travaille avec ardeur chaque semaine, au meilleur de mes habiletés. Je pense parfois à Montréal. Maintenant que l’été tire tranquillement à sa fin, mon temps favori de l’année va se pointer le bout du nez froid. Les soirées et les matinées vont devenir plus fraîches, les écoliers vont chausser leurs souliers polis et mettre sur leur dos leurs sac-à-dos neufs et trop grands, les cloches de récréation vont retentir un peu partout dans la ville, les métros et les autobus seront bondés de jeunes qui parleront trop fort, les pommes rouges et brillantes seront vendues dans tous les marchés, les gens auront les joues et le nez roses le soir, quelques feuilles vont commencer à tomber. Plus tard, le temps va devenir gris, les gens seront entassés dans les Second Cup de la ville, les foulards et les mitaines de laine apparaîtront chez les plus frileux, les pas des gens seront marqués par le crissement des feuilles séchées sous leurs pieds, dégageant cette odeur, mon odeur favorite au monde entier, celle de l’automne. Cette année, je devrai vivre ces moments dans ma tête, à défaut de ne pouvoir y être. Mais Dieu que j’aime Montréal l’automne. Ici, les gens craignent la fin de l’été comme la peste. « Genève meurt sans l’été », me dit-on. En tant que bonne Québécoise, je ne comprends pas les gens qui se réfugient chez eux dès que le temps se refroidit. Les européens semblent terrifiés des hivers. Ne leur a-t-on pas dit que le plaisir de l’hiver n’est pas seulement que dans les Alpes ? Au Japon, les gens profitent de l’automne pour revivre après un été chaud et humide. Ils sortent leurs souliers de marche et leur appareil-photo, et découvrent la beauté des couleurs automnales, la quiétude qu’on y trouve.
Enfin. Pour le moment, la moitié de mon stage s’est écoulée, et j’ai déjà tellement accompli. Je suis fière de mon parcours jusqu’ici et j’ai très hâte au petit congé qui m’attend, dans une semaine. Je prendrai ce temps pour découvrir le Genève des gens en vacances, ce Genève du mois d’août dont se ventent les habitants de la région.

mercredi 18 juillet 2012

Mes 25 ans

Dans moins de 48 heures j’aurai 25 ans. J’appréhende ce moment depuis le premier jour de mes 24 ans, aussi ironique soit-il. Cet âge me terrorise depuis mon entrée dans la vingtaine. Pour moi, avoir 25 ans représente une étape importante de ma vie, et s’accompagne d’un processus de réflexion inévitable ; ou en suis-je, quels sont mes objectifs pour les prochaines années, celles qui seront décisives pour ma carrière et ma vie personnelle, quelles sont mes valeurs, qui sont les gens qui importent vraiment, qu’est ce qui me rend le plus heureuse ?
Je n’ai pas trouvé réponse à toutes ces questions, et tenterai certainement d’y songer avec toute l’honnêteté dont je suis capable envers moi-même, et de conclure si à la lumière de mes réflexions, je vogue dans la bonne direction.
Une chose est sûre, je sais ce dont je suis fière et ce qui a été source de remords.
Je suis fière d’être sensible. Cette caractéristique de ma personne m’apporte sans aucun doute autant de bien que de mal, mais au moins je vis. J’ai côtoyé récemment des gens qui m’ont permis de réaliser que ma sensibilité est un attribut que je ne voudrais en aucun cas voir disparaître. Rien n’est plus triste qu’une personne qui semble engourdie par la vie, que la vie n’arrive plus à venir secouer. Etre sensible me permet d’apercevoir toutes les couleurs que la vie m'offre chaque jour. Et j’ai appris à jongler avec ses teintes de rose et de gris.
Je regrette de m’être cru vieille trop tôt. Je regarde ma petite sœur vivre ses années de secondaire sans se presser, en vivant chaque chose en son temps. Il y a quelques mois à peine, elle s’amusait avec The Sims et j’ai été prise d’émotions de la voir, si grande, mais encore jeune. Elle est encore jeune et elle le sait. Elle joue parfois les dures mais elle sait qu’elle est encore petite. A son âge, j’avais tout vu et vécu, je me torturais pour des histoires d’amour impossibles, et ai oublié de passer des soirées entre copines à regarder Quatre filles et un jean, de rester à la maison seule parfois, pour flâner en pyjama avec mon chien. J’ai joué aux grands trop rapidement, et mon adolescence a été tumultueuse, trop pour ce qu’elle aurait dû et pu être.
Je suis fière d’avoir compris cela et de prendre aujourd’hui le temps pour mes amies, qui peuvent m’appeler à chaque heure du jour et de la nuit et qui savent que je répondrai. Je suis la plus heureuse quand je me laisse prendre le temps d’être rien d’autre qu’une amie, qui parle de garçons et de gossip autour d’un café, le dimanche matin avec celles que j’adore.
Je regrette de m’être trop souvent cru plus faible que ce que j’étais en réalité. De ne pas avoir compris ce que je valais plus tôt. Tant de crises, tant d’angoisse, tant de larmes et de cris, par manque de confiance ou d’estime. Le jour où j’ai compris ce dont j’étais capable, un nouveau monde s’est ouvert à moi ; celui des opportunités, des voyages, de l’indépendance, de la fierté. Etre fière de soi change radicalement la façon dont l’on se perçoit et dont les autres nous perçoivent.
Je suis fière de vivre à la hauteur de mes ambitions. Au grand désespoir de mon portefeuille, je ne refuse plus une occasion de mettre mes compétences au défi, parce que la vie est trop courte, et parce qu’à chaque fois, j’en ressors plus forte, plus outillée.
Je regrette avant tout d’avoir cessé d’écouter mon cœur. J’avais l’habitude de trop le faire, et voilà que je l’oublie trop souvent ces dernières années. La vie s’est bien chargée de me faire comprendre que trop, c’est comme pas assez, mais j’oublie. Je veux être femme et mère. J’ai oublié de me pencher sur le plus beau des projets que la vie a à m’offrir. C’est sans aucun doute mon plus gros regret. Depuis mon tout jeune âge, j’ai toujours su au fond de moi que je serais une jeune maman, et mon historique de relations amoureuses toutes aussi intenses les unes que les autres me rappelle que dans ce domaine, je ne ferai pas les choses à moitié. Je me souviens lors de vacances aux New Jersey en famille, il doit y avoir de cela dix ans, nous marchions un soir sur le bord de la plage, et nous avons été témoins d’une minuscule célébration de mariage, sur un quai de bois, alors que la marée montait et le soleil descendait. Une fois terminée, nous nous sommes approchés et le prêtre est venu nous adresser la parole. Je le regardais avec la certitude qu’il me porterait chance, que sa présence à mes côtés me permettrait moi aussi de trouver l’âme sœur et de m’unir sous les liens sacrés du mariage avec un homme qui m’aimera et que j’aimerai encore plus. Ayant le cœur parfois plus gros que la tête, je me souviens lui avoir dit : « Sir, I will see you soon » d'un ton décidé. Et je me souviens de l’éclat de rire de mes parents, qui m’avait fendu le cœur et profondément vexé. Tout bas, j’avais pensé « rira bien qui rira le dernier ». Mais aujourd’hui je réalise que les choses sont plus complexes que le simple Ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants. Mais malgré leur complexité, elles sont toujours possibles. Et j’ai besoin d’y croire encore. Malgré les adieux déchirants, le divorce de mes parents, malgré le temps qui passe et qui ne reviendra pas, je continue d’y croire. Je ne serai pas la jeune mère que j’ai toujours eu la certitude que je serais, mais je serai une mère, et comme la mienne, je sais que je garderai toujours mon cœur et ma folie d’enfant.
25 années d’amour, avant tout. De rêves aussi, parce qu’une partie de mon esprit en fait toujours, de leçons que je dois tâcher de ne pas oublier, de chagrin, les plus petits oubliés et les plus grands qui s’estompent doucement, de joies, parce que malgré tout, ma vie m’a exceptionnellement choyée jusqu’à aujourd’hui, de santé et de maladie, parce que les deux m’entourent et habitent ceux que j’aime, d’intensité parce que c’est moi et personne d’autre.
Pour les 25 prochaines années, je ne peux dévoiler ce que je souhaite, cela restera entre les chandelles et moi. Mais vous saurez certainement deviner.

vendredi 13 juillet 2012

Le plus beau défi

Je marchais plus tôt dans les corridors de mon département, documents en mains, et j’avais peine à croire qu’uniquement deux mois se sont écoulés depuis mon arrivée. Déjà, j’ai l’impression de travailler ici depuis un an, l’endroit m’est familier, je reconnais mes collègues et leurs petites habitudes, on me fait confiance avec des projets d’envergure sans hésitation, j’ai réellement l’impression que je pourrais continuer à ce rythme des années durant. Et j’aime ce que je fais. Je suis fière de mon travail et de mes responsabilités. Je connais ma chance et ne la prend pas pour acquis.
Mais je ne sais pas si j’accepterais de vivre dans une ville qui roule à l’énergie bureaucratique très longtemps. Je ne suis pas de ces personnes qui peuvent se sentir parfaitement accomplies uniquement que parce qu’elles sont comblées professionnellement. Mes ambitions professionnelles et personnelles sont toutes les deux très fortes, et j’ai parfois l’impression d’avoir mis à la remise tous les rêves que j’ai si longtemps voulu, des rêves se composant de ma famille, mon bulldog anglais, mon petit chalet perché dans les arbres perdu au bord d’un lac en Mauricie, l’homme que j’aime, mes amis les plus proches, qui sont aussi mes frères, mes complices, mes confidents.
Vivre pour le travail me fait devenir cette personne qui ne s’émeut plus devant les choses simples, qui ne rit plus autant, qui parvient plus difficilement à s’emballer pour des banalités. Peut-être est-ce l’âge aussi ? J’aurai vingt-cinq ans dans quelques jours, et je me sens professionnellement au bon endroit, mais il manque quelque chose au tableau. Quelque chose cloche.
Peut-être est-ce aussi le fait d’être loin, et de passer tellement de temps seule. Cela me fait beaucoup de bien, mais m’éloigne aussi de ma fougue, de ma spontanéité. Mon pire cauchemar est celui de me voir glisser subtilement et indubitablement vers ce destin de bureaucrate sage et obéissante. Je ne suis pas cette femme-là. La femme que je sais, et que j’ai toujours su qui se trouvait en moi, et qui trémousse d’impatience, elle est mère, en salopette, le visage taché de peinture, qui jouera avec des enfants, les siens, le corps lourd et le visage gonflé par la grossesse, mais plus vivante que jamais. Cette image, c’est la plus grande des certitudes que j’aie eu depuis mon tout jeune âge. Cette image, c’est moi, sans artifice, qui vit sa vie exactement comme je suis sensée la vivre. Le reste est flou. Alors qu’à l’aube de mon quart de siècle, je joue les femmes fatales féministes qui ont soif de pouvoir. Je sais bien qu’on ne peut avoir le beurre et l’argent du beurre, mais j’ai l’impression d’avoir brouillé l’équilibre entre les deux. Quand sera-t-il temps pour moi de m’asseoir, me lâcher ma tonne de paperasses, de déposer mes lunettes, de souffler un instant, et de voir ce qu’Anne-Françoise, non l’employée, mais la femme, ce qu’elle veut et ce dont elle rêve.
Mais je ne suis pas dupe. Je sais pour quelles raison mon cœur bat. Je sais que ce n’est pas simplement la fatigue qui me remplit les yeux de larmes quand je vois une femme porter son enfant endormi dans les bras, le regard fier et le visage épanoui.
Je m’estime avoir été bien sage au cours des dernières années. J’ai bûché sans relâche, passé des centaines d’heures dans les bibliothèques à lire, corriger, étudier, réviser, rédiger, du matin au soir, pour me rendre ou je suis. Mes souliers ont certainement beaucoup voyagé. Mais le soir, les pensées qui occupent mon esprit sont celles de mes copines Catherine, Sara, Elisabeth, de jeunes mamans aimantes, heureuses pour les bonnes raisons, comblées et émerveillées chaque jour par une dent qui pousse, des premiers pas, des premiers mots. Quand je m’endors ce sont à elles que je pense. Et j’espère que le destin me permettra, dans un futur proche, de troquer mon ordinateur pour un hochet, mon complet pour des mom jeans, et Aung San Kyi pour Dora l’exploratrice. Après, le défi sera d'alterner les deux rôles sans perdre ma saineté d'esprit. Mais ce serait vraiment le plus beau des défis que je n'aie jamais relevé. Et je m'y prêterais avec le plus grand plaisir.

Qui sait, cette année peut-être...

mercredi 6 juin 2012

rêveries


Je suis entrée par les immenses portes vitrées de l’Organisation mondiale de la Santé ce matin, vers 8h30, parmi les diplomates aux yeux fatigués, leur badge au cou, documents en mains. Je me suis dirigée vers la sécurité où j’ai placé mon badge sur le petit rectangle lumineux, qui s’est allumé après quelques seconds pour me laisser entrer, comme le reste des participants à la 30th réunion sur le HIV/sida organisée par l’OMS. À l’ouverture des portes de sécurité, j’ai ressenti un pincement d’exitation dans la poitrine, et j’ai pris une grande respiration. Je fais ce même geste depuis un mois, du lundi au vendredi, pour entrer et sortir du bâtiment dans lequel je travaille, et chaque fois, j’ai peine à croire que cette porte s’ouvre, pour me laisser passer, moi. Je marche vers la salle pléniaire, mes documents en main bien serrés contre ma poitrine, me pinçant la lèvre inférieure de douleur, tentant de marcher sans que l’on remarque ma démarche étrange dû à mon orteil cassé. Je tenais à mettre des chaussures fermées, et j’en paye le prix ce soir, allongée avec des glaçons sur le pied, et la sentation que mon coeur va sortir par mon petit orteil. Je suis entrée dans la salle et j’ai pris place près de mon collègue, qui m’avait réservé un siège, en deuxième rangée. Autour de moi, les gens installaient leur appareil de traduction sur leur oreille, saluaient d’un geste poli de la tête les autres diplomates au passage, se versaient de l’eau, notaient des corrections sur le discours qu’ils avaient préparé,  répondaient à un appel dans une langue que je découvrais pour la première fois.

Je me suis assise, j’ai pris soin de sortir mes lunettes de vue de mon sac le plus rapidement possible, et j’ai admiré la vue. Moi qui rêvais depuis des années de prendre part à ce genre de rencontres, moi qui étudie depuis des années sans relâche dans l’espoir de pouvoir vivre de telles experiences, voilà que je m'y trouvais, non pas assise derrière avec les ONG observatrices, non pas assise au deuxième étage comme certains stagiaires, mais bien en deuxième rangée. Je peux assister à ce genre de rencontres parce que j’ai un rôle, des responsabilités que l’on me confie, des articles à publier et des entrevues à faire avec les gens qui allaient prendre parole au cours de la journée. Devant un tel spectacle, je restais sans mot. Assister aux négociations entre pays, entendre les gouvernements discuter de problèmes pressants et demander conseil à la communauté internationale, voir les diplomates se réunir et penser à des solutions, des rapports ou des recommendations, j’avais expérimenté le tout quelques mois auparavant en tant que déléguée des États-Unies à la simulation de New York, mais pouvoir prendre part à cet exercice pour de vrai, me faisait sentir comme si je trichais, comme si j’avais réussi à m’infiltrer dans une rencontrer secrète, une conversation entre parents alors que je me cache derrière la porte à quatre ans, comme Harry Potter avec sa cape invisible, il fallait être prudente. Une respiration de travers et on me démasquerait.

Lors d’un discours assez lourd prononcé par un délégué en avant-midi, ma concentration s’est dissipée un instant et mon esprit m’a fait voyagé dans le temps. Je me suis revue, toute petite, jouant devant ma maison de Québec, un jour de juillet, un avant-midi de vacances. J’ai revu mes sandales blanches en cuir, attachées bien serrées et parsemées de taches de gazon, mon petit ensemble de coton Louis Garneau avec le visage caricaturé de mon cousin un peu partout sur l’ensemble, mes cheveux bruns foncés, mes deux dents de devant bien séparées de quelques millimètres, ma queue de cheval bien lissée que ma mère me faisait le matin, ajoutant un beau ruban brillant, parce que c’était toujours mieux quand ça brillait. L’air était bon, pas trop chaud, je me souviens du bruit des cloches de l’église près de chez nous qui sonnaient (mon père m’apprendra plus tard que ce n’était qu’un disque avec de très bons haut-parleurs placés dans le clocher – triste réalité), du bruit des grillons qui frottaient leurs ailes pour annoncer le beau temps, de l’herbe tellement verte et du ciel tellement bleu. J’étais assise sur mon terrain, et je me souviens avoir apprécié le moment, inspirer la scène comme une grande bouffée d'air frais. J’étais heureuse d’être heureuse. J’étais enfant et tout allait bien. Je n’avais qu’à penser à ce que j’allais mettre dans ma sandwich plus tard pour dîner, et quel maillot j’allais enfiler lorsque j’irais jouer à chercher les sous noirs que mon père nous lançait dans la piscine, à moi et ma voisine. Activité passionnante que de chercher 15 sous noirs au fond d’une piscine hors terre à huit ans. Jeunes parents, je vous le conseille. Ça pourrait vous éviter de payer le camp de jour. 

J'avais peine à croire que cette même petite fille était assise aux Nations Unies, en ce mercredi matin de l’an 2012 à Genève, et prenait part à une discussion mondiale sur l’éradication du VIH. Je me sentais exactement comme la Anne-Françoise de huit ans à ce moment-là: le décor était parfait, et j’étais heureuse parce que j’étais là, je faisais partie de la scène, à 24 ans je prenais part pour la toute première fois de ma vie à une session plénière de l’organisation pour laquelle j’ai toujours rêvé dans mes rêves les plus fous de travailler.

Et mon collègue qui me confie à l’heure du dîner, entre deux bouchées de salade, que dans notre département, les gens sont impressionnés par mon ardeur et mon audace, qu'ils n'avaient jamais vu se manifester si tôt chez un nouveau membre de l'équipe. J’ai menti chercher quelque chose dans mon sac, sous ma chaise, pour cacher mon visage cramoisi par la surprise de ses propos, et la fierté qui m’envahit.

En tant que bonne perfectionniste masochiste, ce commentaire me pousse aujourd’hui à redouble d’efforts pour leur faire voir de quoi cette enfant assise sur son terrain à Sainte-Foy, les mains dans le gazon et la tête dans les nuages, de quoi cette rêveuse qui n’a jamais été première de classe à la petite école (il suffisait de cesser de me faire jouer avec des chiffres et me demander d’écrire des choses, comprendrai-je plus tard), mais qui travaillait comme un boeuf pour se faire remarquer, de quoi cette gamine est capable. 


dimanche 27 mai 2012

So I broke a toe...

Les gens qui me connaissent ne seront pas surpris d'apprendre ce qui m'est arrivé au travail jeudi dernier. Je semble porter avec moi une certaine maladresse et malchance, surtout au cours des premières semaines d'un nouveau travail. L'année dernière, à Osaka, en l'espace de trente jours de travail, j'ai réussi à me faire une commotion cérébrale et attraper le type de plus virulent d'Influenza. Le fantôme de ces évènements planant parfois encore au-dessus de moi, j'ai fait attention de bien manger et dormir au cours des dernières semaines, pour être en pleine forme au travail. Mais cette fois-ci, c'est mon pied droit qui a permis à l'histoire  de se répéter. La semaine dernière était très importante pour mon département, parce que nous étions en charge d'un forum jeunesse sur le VIH et le monde du travail. Dans le cadre de ce forum, j'allais effectuer ma première entrevue et mon premier article pour l'organisation. J'avais préparé avec minutie chaque étape du processus, et était prête à passer à l'action. Trois heures avant l'entrevue, mon rouleau compressé de bannières pour l'évènement deux fois gros comme ma tête m'est tombé sur l'orteil droit, me donnant immédiatement l'envie de vomir et m'évanouir à la fois. Entourée de ma superviseur et d'autres employés en charge de l'évènement, je n'ai rien voulu dire, me contentant de me mordre le poignet pour ne pas voir des points noirs. Après quelques minutes de douleur vive, j'ai boité jusqu'à mon bureau où j'ai enlevé mon soulier pour m'apercevoir que mon petit orteil faisait deux fois la grosseur normale. J'ai plongé mon orteil dans mon verre d'eau, au diable ceux qui m'apercevaient au passage, puis je me suis mise à transpirer de douleur. Lorsqu'une collègue est passée me voir, je lui ai laissé savoir entre deux soupirs de douleur, que je m'étais sans doute casser l'orteil. 

Quelques instants plus tard, j'étais à l'infirmerie du bureau, au téléphone avec mon assureur, pour lui faire savoir que je quittais pour l'hôpital, où l'on m'a confirmé après une radiologie rapide que l'os de mon orteil était fissuré. 

Me voilà donc le pied bleu, alitée depuis jeudi, ennuyée et furieuse contre moi-même. Pourquoi, mais pourquoi faut-il que je retrouve dans des situations aussi loufoques, particulièrement devant des collègues je ne connais à peine et à qui j'essaie de démontrer que mon rôle de stagiaire peut être plus utile et bénéfique qu'ils ne le croient.  

Tout ce temps perdu étendue dans mon lit m'a donné une vive envie d'enfiler mes chaussures et de marcher à travers la ville, comme dimanche dernier, où j'avais quitté la maison à pieds pour me rendre jusqu'au bord de l'eau, où j'étais entrée dans le seul endroit ouvert un dimanche, le Starbucks, afin de m'acheter un muffin et une boisson non identifiée au nom allemand, que j'avais compris quelques minutes plus tard, bien installée sur mon banc de parc, devant le jet d'eau, être alcoolisée. J'ignorais que Starbucks pouvait vendre ce genre de boisson, et j'ignorais aussi que je serais un jour sur le bord de l'eau, un beau dimanche après-midi ensoleillé, à Genève, la tête dans les vapes et les joues rouges, à regarder une mini manifestation de Taïwanais faire des vas et vient juste devant moi, réclamant quelque chose d'incompréhensible en anglais à la Chine. Je riais toute seule devant l'absurdité de la situation, avec les Taiwanais qui me distribuaient pour la troisième fois leur pamphlet, Coldplay m'accompagnant fidèlement partout où je décidais d'aller et de m'arrêter. 

La solitude peut être une bonne chose, mais pour le moment, j'en ai assez. Je veux sortir, respirer l'air frais et sentir le vent chaud sur mon visage, je veux rencontrer cette Zineb, amie d'une amie de Montréal qui est aussi ici pour un stage de six mois, je veux découvrir et rire. Ah! L'impatience. Cette blessure m'aura au moins servi de leçon : comme on est bien quand on est bien. 

J'espère pouvoir enfiler une chaussure demain. 

samedi 19 mai 2012

Ici, madame, c'est le luxe

Je me réveille avec le son de la pluie qui cogne doucement sur le pavé, j'étais si fatiguée que je ne souviens pas avoir éteint mon cadran des heures auparavant, puis rendormie aussitôt. Ma première semaine de travail s'est passée si rapidement, j'ai couru de huit heures du matin à huit heures du soir, je n'ai pas vu le temps filer. Je n'ai toujours pas l'impression d'avoir entièrement ma place ici, entre les femmes au teint parfait avec des Louis Vuitton format voyage comme sac d'épicerie et des bagues qui éblouissent au soleil, et les hommes au pas rapide, n'ayant visiblement rien d'autre à porter que leur complet parfaitement pressé et agencé avec leurs chemises, souliers, cravates et chaussettes, il n'y a que les enfants qui semblent aussi perdus que moi dans cet univers de grands, de sérieux. Même au travail, j'ai la même impression d'être une enfant et d'avoir mis les pieds dans un monde secret et interdit, et je me promène et exécute mes tâches avec acharnement et grand souci du détail, convaincue que la moindre erreur déclenchera une alarme stridente qui alertera les diplomates qu'une petite fille s'est infiltrée dans leur système. Je sais que j'ai été sélectionnée avec soin pour ce poste, mais j'ai encore peine à croire que je suis la bonne personne pour le rôle. Plusieurs fois par jour, je m'arrête de travailler et tourne la tête lentement vers la droite, là où ma grande fenêtre donne sur un champ de verdure où des chevaux sauvages gambadent, de grands arbres touffus, quelques maison traditionnelles toutes blanche et orange, puis cette chaîne de montagnes, au fond, tellement majestueuse, veillant sur Genève, avec ses sommets enneigés, et le Mont Blanc, juste devant moi, semble de fixer et me chuchoter This isn't high school anymore, avec son habit impressionnant, ses sourcils froncés, et son accent fort. Les semaines vont probablement passer sans que je puisse vraiment m'en rendre compte, mais les fins de semaines seront plus difficiles. Se sont les moments où le jeu s'arrête, et je peux me permettre de n'être qu'une jeune fille de 24 ans, qui vient d'atterir dans un autre pays, et qui veut se permettre de se sentir un peu perdue, et vulnérable. Au travail, il faut se redresser les épaules, se donner quelques tapes au visage, se mettre de l'eau dans le cou s'il le faut, et avancer avec confiance et détermination, toujours. Tout va bien, merci. Tous les yeux de mon département sont plus ou moins subtilement tournés vers moi, et je connais la valeur de ce momentum. Jamais dans ma vie je ne me serait vu jouer ce jeu de performance au travail, mais pour une place comme celle-là, je suis prête à bien des choses. 


Aujourd'hui le temps est gris, la ville est silencieuse et triste, et mon contentement ainsi que l'excitation toujours présente d'être ici, en terre nouvelle, se mêlent à un second accord d'émotions comme la solitude, la mélancolie, et  l'ennui. Non pas l'ennui de ne rien avoir à faire, mais les gens que j'aime me manque. Je devrai m'habituer à cette solitude, que j'ai voulu si longtemps. Quand je lisais Eat, Pray, Love lors de mon premier voyage en Asie il y  a quelques années, je me surprenais souvent à verser des larmes lorsque Liz décrivait ces moments de solitude qui la rongeait, mais lui permettait de trouver le vrai bonheur, celui qu'elle puise au fond d'elle-même. Je l'enviais et voulais tellement qu'une opportunité me permettre de vivre de grands moments de solitude aussi, pour apprendre à m'aimer en tant qu'amie. Mais le chemin vers la sérénité individuelle n'est pas sans anicroche, je le sais bien. Alors que je plonge dans ces eaux inconnues, dans lesquelles je n'ai pas nagé depuis la dernière décennie, j'appréhende la froideur de l'eau, la profondeur du bassin, et les choses qui s'y trouvent et que je ne peux apercevoir pour l'instant. Mais dans ma lancée, je sais que je fais la bonne chose. Le sentiment qui m'habite lorsque je m'apprête à faire quelque chose qui me fait peur mais que je sais pertinemment être la bonne chose pour moi, en tant que personne qui a encore tellement à apprendre, apporte une certaine confiance en mon geste. Alors même si je tombe sur des gens comme ce vendeur qui me dévisageait avec son air pincé et son nez trop long, conscient par mon accent que je viens d'ailleurs, mais tout de même outré de voir que je n'ai aucune idée où je suis, et que de m'étouffer légèrement devant un miroir de chambre à 500 francs constitue un geste quelque peu déplacé dans ce centre commercial de luxe dans lequel je suis tombée par pur hasard et curiosité, et qui me dit avec la plus grande condescendance, mais madame, vous êtes chez Globus, ici c'est le luxe, avant de se retourner trouver une autre cliente basanée aux doigts plus lourds que mon sac par cette artillerie de bijoux, je me contente de sourire légèrement, et d'en rire seule, me permettant de jouir de ce moment loufoque avec cette vieille amie que j'apprends à redécouvrir, après des années d'éloignement. 

jeudi 10 mai 2012

Genève en solo

Depuis mon retour du Japon, j'ai eu beaucoup de difficulté à écrire quoi que ce soit. Comme si la vie de tous les jours ne suffisait pas. J'ai ce défaut de ne pouvoir qu'écrire durant l'épreuve. Écrire m'a toujours servi de bouffée d'air, d'échappatoire. Aujourd'hui, l'envie, ou plutôt le besoin d'écrire me revient, assise sur un lit qui ne m'appartient pas, dans la chambre de quelqu'un d'autre, dans une ville que je ne connais pas, dans un pays ou je n'ai jamais mis les pieds. 

Genève m'a tout de suite rappelé le Japon. Les rues propres, les trains, le calme et l'ordre qui y règne m'ont ramené quelques mois derrière, alors que j'habitais à Osaka. Je réalise aujourd'hui à quel point mon séjour au Japon m'a marqué d'une façon beaucoup plus profonde que je ne le croyais. Je faisais mes valises il y a quelques jours avec la vieille habitude d'emmener avec moi une pharmacie complète, héritage de ma préparation pour les voyages que j'ai fait en Asie au cours des dernières années. Ma nervosité à prendre le train et à m'aventurer dans la ville sont de vieux plis de ma vie nippone, ou chaque geste quotidien était une aventure, un défi en soi. Depuis le Japon, partir à l'étranger rime pour moi avec inconnu, nouveau départ, lancée dans le vide. Mais Genève ne devrait pas me faire sentir ainsi. Au contraire. La ville est si belle, les gens sont charmants, les lignes d'autobus et de tram sont simples, les gens parlent français, je peux lire et me renseigner sur ce que j'achète, pour moi ce séjour à l'étranger m'oblige à me réadapter à la simplicité. Je découvre ma nouvelle vie avec la pensée que les choses finiront par se compliquer. Pour le moment, il fait bon, 25 degrés sous le soleil, les gens sont souriants, les arbres sont en fleurs, les oiseaux chantent du matin au soir, l'air sent vert, et j'observe cette beauté avec une certaine incrédulité. Je fronce les sourcils en regardant le coucher du soleil par ma fenêtre. Le Japon revient me hanter ici, pour une raison que j'ignore. Je ne me sens pas en Europe. J'ignore comment décrire mon sentiment. Je me sens loin, simplement, mais nul part de précis. En me promenant dans la rue, je m'attends à ce que les gens me dévisagent comme le feraient les Japonais. J'oublie qu'ici, en gardant la bouche fermée, on pourrait me prendre pour une Suisse. 

J'irai nager bientôt. Nager me détend, me permet d'entrer en contact avec moi-même et mon espace. J'aime pouvoir retrouver ce même sentiment de légèreté, peu importe ou je suis dans le monde. Je devrais être tellement contente d'être ici, en Suisse, mais pour le moment, je ne sens rien. Le décalage horaire, sans doute. Je suis comme un robot qui attend d'être programmé. Moi qui suis à l'habitude si émotive, si blanc ou noir, je ne sais trop quoi faire de ce manque d'émotions, d'intensité. La sagesse, peut-être? La quantité de voyages effectuée au cours des dernières années m'a-t-elle engourdie, me privant de ce rush que l'on ressent lorsque l'on pose pieds dans une nouvelle ville, pour y faire ce dont on a toujours rêvé?

Je suis ici pour travailler, et pour travailler bien. Ma position de stagiaire me garde bien enlignée sur mes devoirs et responsabilités. Peut-être que si j'avais quelqu'un avec qui partager ma fébrilité, celle-ci s'émanciperait.  Je repense à cette phrase qu'avait écrit Christopher McCandless lors de son périple seul en Alaska, Happiness Only Real When Shared. Je la comprends aujourd'hui plus que jamais. J'ai hâte de faire des connaissances, pour partager, et éventuellement ressentir plus intensément ce qui dort au fond de moi. J'ai longtemps cru que ma vie serait plus facile si j'étais plus souvent grise que blanche ou noire, mais maintenant que je flotte dans cette zone grise, je sais qu'elle n'est pas pour moi.