Finalement, il pleut. Sous les épais nuages gris, on aperçoit à peine la silhouette des géantes montagnes suisses à l’horizon. Le feuillage des arbres entame doucement sa métamorphose funèbre, les gens se couvrent le cou de foulards Hermes ou Burberry, marchant malette à la main, cigarette dans l’autre, le teint plus pâle déjà. Une tonne de nouveaux stagiaires marchent incertains dans les corridors du BIT, il me semble une éternité que j’étais cette personne, marchant les yeux plissés entre les colonnades de marbre et les gigantesques fenêtres vitrées de l’entrée principale, me mordant les joues de douleur alors que je m’efforçais de boiter le moins possible, avec mon orteil nouvellement cassé.
Aujourd’hui, je travaille avec aise à mon bureau, décoré de visages familiers qui me manquent. Je m’arrête pour fixer le paysage sombre et flou, et mon esprit s’évade rapidement, avec Billie Holiday qui me murmure à l’oreille « Stormy weather, since my man and I ain't together
Keeps raining all the time ». Octobre. Bientôt, nous serons en octobre. Encore deux mois, et je serai à la maison.
Keeps raining all the time ». Octobre. Bientôt, nous serons en octobre. Encore deux mois, et je serai à la maison.
Ce midi je mangeais avec une autre stagiaire de Montréal, et les larmes ont brouillé notre vue plus d’une fois en pensant à la vie que nous allions reprendre à notre retour. Je ne sais pas ce qui rend les Montréalais si attachés à leur ville, ce qui les rend si fiers et si passionnés lorsqu’ils parlent d’elle, confiants que tous s’y plairaient. Je ressens une telle excitation à penser à mon retour, à ce qui m’attend, une nouvelle maison, de nouveaux projets, de nouveaux rêves. Je pense souvent au moment où mon avion survolera la ville, et que je tressaillirai sachant que dans quelques minutes, je poserai les pieds en terre québécoise, que je reverrai ma famille. Ma sœur me manque. J’ai envie de passer un après-midi en pyjama allongée sur son lit, avec le chien, à parler de tout et de rien. J’ai envie de me réveiller avec la douce odeur d’un café qui réchauffe, dans une chambre que j’apprendrai à connaître, dans un lit qui est le nôtre, à mon homme et à moi, mon homme qui me manque à m’en déchirer le cœur.
J’ai envie de conduire la nuit, de me faire à manger dans une cuisine avec un four, de prendre un bain, d’entendre les sirènes des voitures de police la nuit, nos sirènes, ce bruit si familier. Je veux retrouver mes précieuses amies dans un café qui offrira à ce temps de succulents breuvages du temps des fêtes, je veux sentir la froideur des jours de novembre, ou l’air se prépare à laisser tomber ses premiers flocons, je veux entendre des québécois, leurs expressions, leurs conversations, leurs rires, leurs sacres.
J’ai beaucoup voyagé au cours des dernières années. J’ai sans cesse fait et défait mes valises sur tous les continents, sans cesse appris à vivre ailleurs, parmi des étrangers, à cuisiner comme eux, à parler comme et avec eux, à m’habiller comme eux, à voir leurs films, écouter leur musique, m’amuser comme eux, mais aujourd’hui, il est temps de rentrer au bercail. Il est temps de redécouvrir la province dont je suis si fière, celle qui me manque. Je voudrais passer quatre saisons au Québec. Je voudrais être là pour voir la neige se transformer en eau, pour voir les bourgeons se transformer en fleurs, pour voir les feuilles rougir et tomber encore une fois. Je veux être là pour conduire vers Québec, la veille de Noel, la main sur la nuque de mon homme, le banc arrière rempli de cadeaux et de bagages, traversant les champs enneigés menant à la vieille ville. Je veux voir les enfants emmitouflés jouer dans les parcs, les joues écarlates et le nez mouillé. Je veux voir les écoliers terminer l’école et les cafés rouvrir leurs terrasses pour les plus courageux en avril, je veux entendre le son des orages l’été lors d’une canicule, et sentir l’odeur parfaite du pavé mouillé. Je veux cueillir les pommes en automne et cuisine les soupes de Ricardo, je veux voir Pascale Nadeau tous les soirs à la télévision, je veux m’asseoir sur un journal Métro dans l’autobus bondé de jeunes bruyants, je veux contempler ma ville scintillante du haut du belvédère. Cette ville que j’ai longtemps repoussée, parce que je ne la connaissais pas, parce que je ne me l’étais pas appropriée, parce que je n’avais pas pris le temps de la faire mienne.
Assez de rêverie. Deux mois de travail acharné, deux mois de « putain » et de « du coup » gras se faisant entendre dans les corridors près de mon bureau, mais aussi deux mois avec des copines extraordinaires, deux mois à œuvrer pour l’organisation de mes rêves, deux mois dans un appartement aussi charmant qu’étrange, qui je le sais, me manquera parfois. Mais home is where my heart is. Et mon cœur, il ère quelque part, entre Côte-des-neiges et le centre-ville, une main dans la poche d’un manteau, l’autre tenant un café au lait brulant, les yeux brillants et le sourire aux lèvres.
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