vendredi 10 août 2012

Changer d’air

J’ai poussé la porte de la maison, qui a grincé doucement, et j’ai posé sur le plancher de bois vieilli quelques-uns des sacs qu’il me restait à déménager. Home, at last. Après trois mois d’angoisse et d’ennui à Malagnou, j’y étais finalement, heaven on 2nd floor, aux limites de Plainpalais et Carouge, dans un minuscule appartement de trois pièces que j’allais partager avec Paola, une romaine au teint aussi foncé que ses cheveux, sans souci et sans conditions, à qui je peux payer le loyer quand bon m’y semble.
Pour comprendre mon soulagement, il faut savoir que Malagnou, ou je suis restée pour la première moitié de mon séjour, est un quartier fantôme, ou les gens ne sortent que pour acheter leur nourriture, et ou les Mercedez manquaient de me heurter à chaque fois que je marchais dans le sentir de l’arrêt de tram jusqu’à la maison, tellement ils n’étaient pas habitués de croiser des gens qui se promenaient à pieds. Je n’étais pas à ma place, je n’étais pas chez moi et je souffrais terriblement je me sentir comme un mouton noir nain obèse.
Mais dans cet appartement aux objets hétéroclites et aux couleurs éclatantes, au coin d’une rue ou le bruit du tram qui passe devant la maison me rappelle terriblement Osaka et me fait sourire dans mon sommeil, je suis chez moi. Et ce confort que j’ai ressenti dès le moment où je me suis installée dans ma chambre, pourrait être dangereux. J’essaie de ne pas me jouer un tour comme lors de mon séjour au Japon, ou j’avais complètement oublié l’existence d’un monde en dehors des frontières nippones, et où j’avais pleuré jour et nuit mon départ, en pliant bagages, il y a exactement un an de cela. Je doute que cela se reproduise ici. J’aime Genève malgré tout, en particulier ces temps-ci, avec tous les Genevois en vacances je peux toujours m’asseoir dans le train, les gens ont osé troquer leur complet pour un bermuda et des sandales, le bord du Lac Léman déborde d’activités de toutes sortes, on dirait presque une ambiance festive.
Mais je préfère toujours Londres. J’y étais il y a quelques semaines, ou j’ai passé une fin de semaine O combien rafraichissante avec une amie de Montréal, et où j’ai pu me sentir à nouveau vibrer par l’énergie d’une ville qui a tellement à offrir, regorgeant de diversité culturelle, et acceptant cette diversité comme source de richesse. En cela, le Japon et Genève se recroisent ; plus subtilement et avec plus de classe, Osaka avait cette façon de garder les étrangers bien en dehors de sa culture. Mais les Japonais, tout en étant un peuple extrêmement fermé sur lui-même, savait traiter les étrangers, tout comme son peuple, avec le plus grand respect.  A Genève, beaucoup ne prennent pas la peine. En racontant cela à ma mère, celle-ci m’a confié que lors de son séjour à Amsterdam, elle avait ressentie exactement la même chose, en tant qu’étudiante québécoise chez les Hollandais. Elle se souvient encore de la froideur des Hollandais, et de leur sécheresse. Etrangement, ces mots trouvent leur sens ici aussi, pour moi.
Mon boulot continue de m’enrichir pleinement. Je travaille avec ardeur chaque semaine, au meilleur de mes habiletés. Je pense parfois à Montréal. Maintenant que l’été tire tranquillement à sa fin, mon temps favori de l’année va se pointer le bout du nez froid. Les soirées et les matinées vont devenir plus fraîches, les écoliers vont chausser leurs souliers polis et mettre sur leur dos leurs sac-à-dos neufs et trop grands, les cloches de récréation vont retentir un peu partout dans la ville, les métros et les autobus seront bondés de jeunes qui parleront trop fort, les pommes rouges et brillantes seront vendues dans tous les marchés, les gens auront les joues et le nez roses le soir, quelques feuilles vont commencer à tomber. Plus tard, le temps va devenir gris, les gens seront entassés dans les Second Cup de la ville, les foulards et les mitaines de laine apparaîtront chez les plus frileux, les pas des gens seront marqués par le crissement des feuilles séchées sous leurs pieds, dégageant cette odeur, mon odeur favorite au monde entier, celle de l’automne. Cette année, je devrai vivre ces moments dans ma tête, à défaut de ne pouvoir y être. Mais Dieu que j’aime Montréal l’automne. Ici, les gens craignent la fin de l’été comme la peste. « Genève meurt sans l’été », me dit-on. En tant que bonne Québécoise, je ne comprends pas les gens qui se réfugient chez eux dès que le temps se refroidit. Les européens semblent terrifiés des hivers. Ne leur a-t-on pas dit que le plaisir de l’hiver n’est pas seulement que dans les Alpes ? Au Japon, les gens profitent de l’automne pour revivre après un été chaud et humide. Ils sortent leurs souliers de marche et leur appareil-photo, et découvrent la beauté des couleurs automnales, la quiétude qu’on y trouve.
Enfin. Pour le moment, la moitié de mon stage s’est écoulée, et j’ai déjà tellement accompli. Je suis fière de mon parcours jusqu’ici et j’ai très hâte au petit congé qui m’attend, dans une semaine. Je prendrai ce temps pour découvrir le Genève des gens en vacances, ce Genève du mois d’août dont se ventent les habitants de la région.