dimanche 27 mai 2012

So I broke a toe...

Les gens qui me connaissent ne seront pas surpris d'apprendre ce qui m'est arrivé au travail jeudi dernier. Je semble porter avec moi une certaine maladresse et malchance, surtout au cours des premières semaines d'un nouveau travail. L'année dernière, à Osaka, en l'espace de trente jours de travail, j'ai réussi à me faire une commotion cérébrale et attraper le type de plus virulent d'Influenza. Le fantôme de ces évènements planant parfois encore au-dessus de moi, j'ai fait attention de bien manger et dormir au cours des dernières semaines, pour être en pleine forme au travail. Mais cette fois-ci, c'est mon pied droit qui a permis à l'histoire  de se répéter. La semaine dernière était très importante pour mon département, parce que nous étions en charge d'un forum jeunesse sur le VIH et le monde du travail. Dans le cadre de ce forum, j'allais effectuer ma première entrevue et mon premier article pour l'organisation. J'avais préparé avec minutie chaque étape du processus, et était prête à passer à l'action. Trois heures avant l'entrevue, mon rouleau compressé de bannières pour l'évènement deux fois gros comme ma tête m'est tombé sur l'orteil droit, me donnant immédiatement l'envie de vomir et m'évanouir à la fois. Entourée de ma superviseur et d'autres employés en charge de l'évènement, je n'ai rien voulu dire, me contentant de me mordre le poignet pour ne pas voir des points noirs. Après quelques minutes de douleur vive, j'ai boité jusqu'à mon bureau où j'ai enlevé mon soulier pour m'apercevoir que mon petit orteil faisait deux fois la grosseur normale. J'ai plongé mon orteil dans mon verre d'eau, au diable ceux qui m'apercevaient au passage, puis je me suis mise à transpirer de douleur. Lorsqu'une collègue est passée me voir, je lui ai laissé savoir entre deux soupirs de douleur, que je m'étais sans doute casser l'orteil. 

Quelques instants plus tard, j'étais à l'infirmerie du bureau, au téléphone avec mon assureur, pour lui faire savoir que je quittais pour l'hôpital, où l'on m'a confirmé après une radiologie rapide que l'os de mon orteil était fissuré. 

Me voilà donc le pied bleu, alitée depuis jeudi, ennuyée et furieuse contre moi-même. Pourquoi, mais pourquoi faut-il que je retrouve dans des situations aussi loufoques, particulièrement devant des collègues je ne connais à peine et à qui j'essaie de démontrer que mon rôle de stagiaire peut être plus utile et bénéfique qu'ils ne le croient.  

Tout ce temps perdu étendue dans mon lit m'a donné une vive envie d'enfiler mes chaussures et de marcher à travers la ville, comme dimanche dernier, où j'avais quitté la maison à pieds pour me rendre jusqu'au bord de l'eau, où j'étais entrée dans le seul endroit ouvert un dimanche, le Starbucks, afin de m'acheter un muffin et une boisson non identifiée au nom allemand, que j'avais compris quelques minutes plus tard, bien installée sur mon banc de parc, devant le jet d'eau, être alcoolisée. J'ignorais que Starbucks pouvait vendre ce genre de boisson, et j'ignorais aussi que je serais un jour sur le bord de l'eau, un beau dimanche après-midi ensoleillé, à Genève, la tête dans les vapes et les joues rouges, à regarder une mini manifestation de Taïwanais faire des vas et vient juste devant moi, réclamant quelque chose d'incompréhensible en anglais à la Chine. Je riais toute seule devant l'absurdité de la situation, avec les Taiwanais qui me distribuaient pour la troisième fois leur pamphlet, Coldplay m'accompagnant fidèlement partout où je décidais d'aller et de m'arrêter. 

La solitude peut être une bonne chose, mais pour le moment, j'en ai assez. Je veux sortir, respirer l'air frais et sentir le vent chaud sur mon visage, je veux rencontrer cette Zineb, amie d'une amie de Montréal qui est aussi ici pour un stage de six mois, je veux découvrir et rire. Ah! L'impatience. Cette blessure m'aura au moins servi de leçon : comme on est bien quand on est bien. 

J'espère pouvoir enfiler une chaussure demain. 

samedi 19 mai 2012

Ici, madame, c'est le luxe

Je me réveille avec le son de la pluie qui cogne doucement sur le pavé, j'étais si fatiguée que je ne souviens pas avoir éteint mon cadran des heures auparavant, puis rendormie aussitôt. Ma première semaine de travail s'est passée si rapidement, j'ai couru de huit heures du matin à huit heures du soir, je n'ai pas vu le temps filer. Je n'ai toujours pas l'impression d'avoir entièrement ma place ici, entre les femmes au teint parfait avec des Louis Vuitton format voyage comme sac d'épicerie et des bagues qui éblouissent au soleil, et les hommes au pas rapide, n'ayant visiblement rien d'autre à porter que leur complet parfaitement pressé et agencé avec leurs chemises, souliers, cravates et chaussettes, il n'y a que les enfants qui semblent aussi perdus que moi dans cet univers de grands, de sérieux. Même au travail, j'ai la même impression d'être une enfant et d'avoir mis les pieds dans un monde secret et interdit, et je me promène et exécute mes tâches avec acharnement et grand souci du détail, convaincue que la moindre erreur déclenchera une alarme stridente qui alertera les diplomates qu'une petite fille s'est infiltrée dans leur système. Je sais que j'ai été sélectionnée avec soin pour ce poste, mais j'ai encore peine à croire que je suis la bonne personne pour le rôle. Plusieurs fois par jour, je m'arrête de travailler et tourne la tête lentement vers la droite, là où ma grande fenêtre donne sur un champ de verdure où des chevaux sauvages gambadent, de grands arbres touffus, quelques maison traditionnelles toutes blanche et orange, puis cette chaîne de montagnes, au fond, tellement majestueuse, veillant sur Genève, avec ses sommets enneigés, et le Mont Blanc, juste devant moi, semble de fixer et me chuchoter This isn't high school anymore, avec son habit impressionnant, ses sourcils froncés, et son accent fort. Les semaines vont probablement passer sans que je puisse vraiment m'en rendre compte, mais les fins de semaines seront plus difficiles. Se sont les moments où le jeu s'arrête, et je peux me permettre de n'être qu'une jeune fille de 24 ans, qui vient d'atterir dans un autre pays, et qui veut se permettre de se sentir un peu perdue, et vulnérable. Au travail, il faut se redresser les épaules, se donner quelques tapes au visage, se mettre de l'eau dans le cou s'il le faut, et avancer avec confiance et détermination, toujours. Tout va bien, merci. Tous les yeux de mon département sont plus ou moins subtilement tournés vers moi, et je connais la valeur de ce momentum. Jamais dans ma vie je ne me serait vu jouer ce jeu de performance au travail, mais pour une place comme celle-là, je suis prête à bien des choses. 


Aujourd'hui le temps est gris, la ville est silencieuse et triste, et mon contentement ainsi que l'excitation toujours présente d'être ici, en terre nouvelle, se mêlent à un second accord d'émotions comme la solitude, la mélancolie, et  l'ennui. Non pas l'ennui de ne rien avoir à faire, mais les gens que j'aime me manque. Je devrai m'habituer à cette solitude, que j'ai voulu si longtemps. Quand je lisais Eat, Pray, Love lors de mon premier voyage en Asie il y  a quelques années, je me surprenais souvent à verser des larmes lorsque Liz décrivait ces moments de solitude qui la rongeait, mais lui permettait de trouver le vrai bonheur, celui qu'elle puise au fond d'elle-même. Je l'enviais et voulais tellement qu'une opportunité me permettre de vivre de grands moments de solitude aussi, pour apprendre à m'aimer en tant qu'amie. Mais le chemin vers la sérénité individuelle n'est pas sans anicroche, je le sais bien. Alors que je plonge dans ces eaux inconnues, dans lesquelles je n'ai pas nagé depuis la dernière décennie, j'appréhende la froideur de l'eau, la profondeur du bassin, et les choses qui s'y trouvent et que je ne peux apercevoir pour l'instant. Mais dans ma lancée, je sais que je fais la bonne chose. Le sentiment qui m'habite lorsque je m'apprête à faire quelque chose qui me fait peur mais que je sais pertinemment être la bonne chose pour moi, en tant que personne qui a encore tellement à apprendre, apporte une certaine confiance en mon geste. Alors même si je tombe sur des gens comme ce vendeur qui me dévisageait avec son air pincé et son nez trop long, conscient par mon accent que je viens d'ailleurs, mais tout de même outré de voir que je n'ai aucune idée où je suis, et que de m'étouffer légèrement devant un miroir de chambre à 500 francs constitue un geste quelque peu déplacé dans ce centre commercial de luxe dans lequel je suis tombée par pur hasard et curiosité, et qui me dit avec la plus grande condescendance, mais madame, vous êtes chez Globus, ici c'est le luxe, avant de se retourner trouver une autre cliente basanée aux doigts plus lourds que mon sac par cette artillerie de bijoux, je me contente de sourire légèrement, et d'en rire seule, me permettant de jouir de ce moment loufoque avec cette vieille amie que j'apprends à redécouvrir, après des années d'éloignement. 

jeudi 10 mai 2012

Genève en solo

Depuis mon retour du Japon, j'ai eu beaucoup de difficulté à écrire quoi que ce soit. Comme si la vie de tous les jours ne suffisait pas. J'ai ce défaut de ne pouvoir qu'écrire durant l'épreuve. Écrire m'a toujours servi de bouffée d'air, d'échappatoire. Aujourd'hui, l'envie, ou plutôt le besoin d'écrire me revient, assise sur un lit qui ne m'appartient pas, dans la chambre de quelqu'un d'autre, dans une ville que je ne connais pas, dans un pays ou je n'ai jamais mis les pieds. 

Genève m'a tout de suite rappelé le Japon. Les rues propres, les trains, le calme et l'ordre qui y règne m'ont ramené quelques mois derrière, alors que j'habitais à Osaka. Je réalise aujourd'hui à quel point mon séjour au Japon m'a marqué d'une façon beaucoup plus profonde que je ne le croyais. Je faisais mes valises il y a quelques jours avec la vieille habitude d'emmener avec moi une pharmacie complète, héritage de ma préparation pour les voyages que j'ai fait en Asie au cours des dernières années. Ma nervosité à prendre le train et à m'aventurer dans la ville sont de vieux plis de ma vie nippone, ou chaque geste quotidien était une aventure, un défi en soi. Depuis le Japon, partir à l'étranger rime pour moi avec inconnu, nouveau départ, lancée dans le vide. Mais Genève ne devrait pas me faire sentir ainsi. Au contraire. La ville est si belle, les gens sont charmants, les lignes d'autobus et de tram sont simples, les gens parlent français, je peux lire et me renseigner sur ce que j'achète, pour moi ce séjour à l'étranger m'oblige à me réadapter à la simplicité. Je découvre ma nouvelle vie avec la pensée que les choses finiront par se compliquer. Pour le moment, il fait bon, 25 degrés sous le soleil, les gens sont souriants, les arbres sont en fleurs, les oiseaux chantent du matin au soir, l'air sent vert, et j'observe cette beauté avec une certaine incrédulité. Je fronce les sourcils en regardant le coucher du soleil par ma fenêtre. Le Japon revient me hanter ici, pour une raison que j'ignore. Je ne me sens pas en Europe. J'ignore comment décrire mon sentiment. Je me sens loin, simplement, mais nul part de précis. En me promenant dans la rue, je m'attends à ce que les gens me dévisagent comme le feraient les Japonais. J'oublie qu'ici, en gardant la bouche fermée, on pourrait me prendre pour une Suisse. 

J'irai nager bientôt. Nager me détend, me permet d'entrer en contact avec moi-même et mon espace. J'aime pouvoir retrouver ce même sentiment de légèreté, peu importe ou je suis dans le monde. Je devrais être tellement contente d'être ici, en Suisse, mais pour le moment, je ne sens rien. Le décalage horaire, sans doute. Je suis comme un robot qui attend d'être programmé. Moi qui suis à l'habitude si émotive, si blanc ou noir, je ne sais trop quoi faire de ce manque d'émotions, d'intensité. La sagesse, peut-être? La quantité de voyages effectuée au cours des dernières années m'a-t-elle engourdie, me privant de ce rush que l'on ressent lorsque l'on pose pieds dans une nouvelle ville, pour y faire ce dont on a toujours rêvé?

Je suis ici pour travailler, et pour travailler bien. Ma position de stagiaire me garde bien enlignée sur mes devoirs et responsabilités. Peut-être que si j'avais quelqu'un avec qui partager ma fébrilité, celle-ci s'émanciperait.  Je repense à cette phrase qu'avait écrit Christopher McCandless lors de son périple seul en Alaska, Happiness Only Real When Shared. Je la comprends aujourd'hui plus que jamais. J'ai hâte de faire des connaissances, pour partager, et éventuellement ressentir plus intensément ce qui dort au fond de moi. J'ai longtemps cru que ma vie serait plus facile si j'étais plus souvent grise que blanche ou noire, mais maintenant que je flotte dans cette zone grise, je sais qu'elle n'est pas pour moi.