Je me réveille avec le son de la pluie qui cogne doucement sur le pavé, j'étais si fatiguée que je ne souviens pas avoir éteint mon cadran des heures auparavant, puis rendormie aussitôt. Ma première semaine de travail s'est passée si rapidement, j'ai couru de huit heures du matin à huit heures du soir, je n'ai pas vu le temps filer. Je n'ai toujours pas l'impression d'avoir entièrement ma place ici, entre les femmes au teint parfait avec des Louis Vuitton format voyage comme sac d'épicerie et des bagues qui éblouissent au soleil, et les hommes au pas rapide, n'ayant visiblement rien d'autre à porter que leur complet parfaitement pressé et agencé avec leurs chemises, souliers, cravates et chaussettes, il n'y a que les enfants qui semblent aussi perdus que moi dans cet univers de grands, de sérieux. Même au travail, j'ai la même impression d'être une enfant et d'avoir mis les pieds dans un monde secret et interdit, et je me promène et exécute mes tâches avec acharnement et grand souci du détail, convaincue que la moindre erreur déclenchera une alarme stridente qui alertera les diplomates qu'une petite fille s'est infiltrée dans leur système. Je sais que j'ai été sélectionnée avec soin pour ce poste, mais j'ai encore peine à croire que je suis la bonne personne pour le rôle. Plusieurs fois par jour, je m'arrête de travailler et tourne la tête lentement vers la droite, là où ma grande fenêtre donne sur un champ de verdure où des chevaux sauvages gambadent, de grands arbres touffus, quelques maison traditionnelles toutes blanche et orange, puis cette chaîne de montagnes, au fond, tellement majestueuse, veillant sur Genève, avec ses sommets enneigés, et le Mont Blanc, juste devant moi, semble de fixer et me chuchoter This isn't high school anymore, avec son habit impressionnant, ses sourcils froncés, et son accent fort. Les semaines vont probablement passer sans que je puisse vraiment m'en rendre compte, mais les fins de semaines seront plus difficiles. Se sont les moments où le jeu s'arrête, et je peux me permettre de n'être qu'une jeune fille de 24 ans, qui vient d'atterir dans un autre pays, et qui veut se permettre de se sentir un peu perdue, et vulnérable. Au travail, il faut se redresser les épaules, se donner quelques tapes au visage, se mettre de l'eau dans le cou s'il le faut, et avancer avec confiance et détermination, toujours. Tout va bien, merci. Tous les yeux de mon département sont plus ou moins subtilement tournés vers moi, et je connais la valeur de ce momentum. Jamais dans ma vie je ne me serait vu jouer ce jeu de performance au travail, mais pour une place comme celle-là, je suis prête à bien des choses.
Aujourd'hui le temps est gris, la ville est silencieuse et triste, et mon contentement ainsi que l'excitation toujours présente d'être ici, en terre nouvelle, se mêlent à un second accord d'émotions comme la solitude, la mélancolie, et l'ennui. Non pas l'ennui de ne rien avoir à faire, mais les gens que j'aime me manque. Je devrai m'habituer à cette solitude, que j'ai voulu si longtemps. Quand je lisais Eat, Pray, Love lors de mon premier voyage en Asie il y a quelques années, je me surprenais souvent à verser des larmes lorsque Liz décrivait ces moments de solitude qui la rongeait, mais lui permettait de trouver le vrai bonheur, celui qu'elle puise au fond d'elle-même. Je l'enviais et voulais tellement qu'une opportunité me permettre de vivre de grands moments de solitude aussi, pour apprendre à m'aimer en tant qu'amie. Mais le chemin vers la sérénité individuelle n'est pas sans anicroche, je le sais bien. Alors que je plonge dans ces eaux inconnues, dans lesquelles je n'ai pas nagé depuis la dernière décennie, j'appréhende la froideur de l'eau, la profondeur du bassin, et les choses qui s'y trouvent et que je ne peux apercevoir pour l'instant. Mais dans ma lancée, je sais que je fais la bonne chose. Le sentiment qui m'habite lorsque je m'apprête à faire quelque chose qui me fait peur mais que je sais pertinemment être la bonne chose pour moi, en tant que personne qui a encore tellement à apprendre, apporte une certaine confiance en mon geste. Alors même si je tombe sur des gens comme ce vendeur qui me dévisageait avec son air pincé et son nez trop long, conscient par mon accent que je viens d'ailleurs, mais tout de même outré de voir que je n'ai aucune idée où je suis, et que de m'étouffer légèrement devant un miroir de chambre à 500 francs constitue un geste quelque peu déplacé dans ce centre commercial de luxe dans lequel je suis tombée par pur hasard et curiosité, et qui me dit avec la plus grande condescendance, mais madame, vous êtes chez Globus, ici c'est le luxe, avant de se retourner trouver une autre cliente basanée aux doigts plus lourds que mon sac par cette artillerie de bijoux, je me contente de sourire légèrement, et d'en rire seule, me permettant de jouir de ce moment loufoque avec cette vieille amie que j'apprends à redécouvrir, après des années d'éloignement.
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