mardi 6 décembre 2011

à toi


Je me rappelle, comme si c’était hier, du moment où je t’ai vu apparaître sous la lumière d’un lampadaire, entre les flocons indisciplinés, une vision dans la noirceur hivernale oppressante. Tu portais une casquette bleue, des jeans, tes baskets, ton manteau cargo. Je t’ai aperçu avant que tes yeux me retrouvent dans la nuit, et mon cœur a fait un saut. Je tremblais de froid et d’excitation, j’avais la gorge sèche et les mains moites, une jeune écolière devant son professeur d’histoire. Tu m’as souris, un sourire que je connais aujourd’hui, un sourire troublant parce qu’il illumine tout ton visage et fait plisser tes petits yeux bridés, et je craque à chaque fois. Il me suffit de voir ce sourire pour que toute ma vie fasse soudainement du sens. 

On ne se connaissait pas, mais il ne nous a fallu que quelques jours pour se mettre à rêver de partir ensemble. Tu m’avais promis que tu m’emmènerais visiter les temples de Thaïlande, que tu me ferais nager dans des bancs de poissons multicolores, que l’on prendrait un bateau à travers les paysages les plus spectaculaires d’Asie le long du Mékong jusqu’au Laos, que je marcherais sur la muraille de Chine, que je visiterais les guerriers de terre cuite, que je mangerais de la soupe tonkinoise accroupie sur un trottoir bondé de Hanoi, tu m’avais promis bien des choses et tu as rempli chacune de tes promesses. Sur notre motocyclette, perdus dans un sentier de terre dans les montagnes du Vietnam sauvage, je vivais comme je n’avais vécu auparavant. Chacune des parcelles de mon corps vivait, respirait, ressentait, j’avais le cœur léger et la tête vide, je fermais les yeux pour sentir le vent des champs de riz frapper mon visage, tu conduisais et je te faisais confiance. Emmènes-moi. N’ importe où, peu importe, conduis et n’arrêtes pas. 

Puis l’année dernière j’ai voulu repartir. J’avais besoin de retourner me perdre dans une masse de purs étrangers, de vivre comme ça pour un moment. Tu m’as dit que tu me suivrais. Et tu l’as fait. Avec moi, tu as pris l’avion jusqu’au bout du monde et sans toi, mon expérience au Japon aurait été éprouvante. Mais tu as fait de chaque visite à l’épicerie, chaque balade en bicyclette à travers la ville une expérience inoubliable. Tu vis de l’essentiel et te contentes de puiser ton bonheur dans les moments les plus banales. Je crois que tu ignores la rareté d’une telle qualité. Tu n’as pas de complexe de ne fait pas de chichi pour des choses sans importance. Tu choisis tes batailles et cueilles tes mots comme on choisit les plus belles fleurs pour assembler un bouquet. Je le sais parce que tu ne m’as jamais blessé. Ton  honnêteté m’a parfois frappé de plein fouet et fait verser des larmes, mais ta sincérité requiert une force rare, surtout lorsque tu sais qu’elle me blessera possiblement. Tu m’as toujours dit que j’étais un livre ouvert et que je ne pourrais jamais rien te cacher parce que mes yeux révèlent tout ce que je ne sais pas dire, j’admire la transparence de tes mots, que tu partages sans hésitation. Tu refuses de me cacher quoi que ce soit parce que tu sais que j’en suis incapable.  

Tu comprends mes silences, tu possèdes la sagesse d’un moine tibétain et la fouge d’un écolier à la fin des classes. Je suis toujours impressionnée par ta sérénité, ton ouverture d’esprit, le bonheur et la satisfaction qui t’habitent chaque jour. 

Tu es mon meilleur ami, avec toi je peux rire et pleurer, te raconter ce que je veux parce que je sais que tu comprendras. Tu as réussi à te creuser une place toute spéciale au fond de mon cœur, avec une telle délicatesse, une telle prudence, je n’y ai vu que du feu.  Merci d’être là quand je suis heureuse, quand je m’en fais pour des bêtises, quand je bouillonne de rage, quand j’ai besoin d’une oreille pour me vider le cœur ou de bras pour me faire sentir chez moi. 

Grâce à toi, j’ai appris à foncer sans avoir peur, à prendre des risques, à parler quand je veux crier, à rester quand je veux partir. Merci de ne jamais douter de mes capacités, merci d’avoir cru en moi depuis le premier jour. 

 À notre passé, incontestablement les plus belles années de ma vie, et à notre futur, celui qui nous fera voyager encore et encore, main dans la main. 













mardi 8 novembre 2011

Écrire pour ne pas mourir

Mon envie d’écrire est parfois si forte, c’est comme une dépendance, un cri du cœur. J’écris depuis treize ans, pour voyager, pour me faire vivre sur papier des choses qui me sont impossibles en réalité, pour libérer mon esprit des pensées qui m’empêchent d’avancer, j’écris pour vivre des deuils, pour dire adieu et je t’aime à des gens qui ne sauront jamais que ces mots leur étaient destinés. J’écris pour me souvenir, pour revivre et immortaliser des moments forts.

Aujourd’hui, j’écris parce que je vais avoir 25 ans cette année, et qu’une panoplie de questionnements nage dans mon esprit, sans sembler vouloir se reposer de si tôt. Et dans de tels moments, écrire me permet souvent de me comprendre. Et peut-être que certains d'entre vous sauront se retrouver dans mes mots, et seront soulagés de réaliser qu’ils ne sont pas seuls à réfléchir à tout ça.

Ce blog est destiné aux cœurs sensibles comme le mien qui peut-être sauront trouver en mes billets un certain réconfort. Les esprits rationnels et les gens au sang froid me trouveront sans doute bien fragile, mais ceux qui me connaissent me reconnaitront. Me voici une fois de plus mise à nue, prête à partager avec vous la route qui me mène vers le quart de siècle.

Me voilà donc. 24 ans, toutes mes dents et mon deuxième cheveu blanc m’est apparu la semaine dernière. C’est ridicule comme un si petit morceau de corps peut déranger. Un cheveu blanc. Comme celui de la dame à qui je cède mon siège dans le métro, cette petite dame menue et tremblante qui prend quelques secondes à s’asseoir, avec son béret d’un autre temps, ses collants reprisés, son manteau de feutre et son rouge à lèvres craquelé. Cette dame qui a déjà eu 24 ans elle aussi, il n’y a pas si longtemps, je l’entends me dire. Cette femme qui a été jeune et espiègle, puis cette femme qui est tombée amoureuse, qui a pleuré, cette femme qui a aimé encore, qui a peut-être voyagé, qui possède un talent caché, cette femme qui avait peut-être les cheveux longs et blonds ou courts et noirs, qui avait peut-être la peau lisse d’un bébé, cette femme qui a peut-être vécu seule, qui s'est peut-être marié, cette femme qui est peut-être mère et grand-mère, aujourd’hui elle regarde du coin de l’œil les gens qui l'entourent, on sent sa nervosité, ses lèvres tremblent légèrement, elle a les yeux mouillés et les doigts croches. Elle sent la rose et le jasmin. Je me tiens à quelques centimètres d’elle, avec mon cheveu blanc sur le côté de la tempe, consciente plus que jamais que la vie passe en un clin d’œil, et que nous passons notre vie à courir pour rattraper le temps qui nous fil entre les doigts.

Je cours le matin pour me rendre à l’école, je cours pour rattraper un professeur dans un corridor et lui poser quelques questions pendant que lui se presse pour se rendre à quelque part. J'avale quelques bouchées et assiste à un autre cours, puis je cours pour me rendre à la maison et étudier le plus possible en vitesse jusqu’à ce que, crevée, je me glisse dans mon lit et m’assoupisse jusqu’au lendemain. Mais au fond j’aimerais vivre comme une tortue. Prendre mon temps pour sentir les choses autour de moi, pour sourire aux passants, pour parler à des inconnus, pour traîner dans les rues, pour regarder les gens exister autour de moi. Vous me trouverez parfois tout en haut de l’Oratoire, assise sur la dernière marche, quand le soleil se couche, simplement pour prendre conscience de la ville qui grouille sous mes yeux, pour me sentir comme extérieure à cette merveilleuse ville qu’est Montréal qui me fait vivre à 200 kilomètres à l’heure quotidiennement.

Au cours des dernières années, je suis partie sur un coup de tête avec un nouveau garçon dans ma vie faire le tour de l’Asie, puis j’ai vécu et voyagé à travers l'Europe, j’ai posé les pieds à Montréal le temps de terminer mon baccalauréat, cinq jours plus tard je quittais pour le Japon. Voilà bientôt trois mois que je suis de retour à Montréal, et la vie ne cesse d’accélérer. Et moi je cours, j’essaie de garder le rythme, d’amasser le plus possible sur mon passage, j’ai oublié mes mitaines sur un banc de parc au Japon mais impossible de retourner en arrière les récupérer, la machine est en marche et il m’est impossible de ralentir, faire une pause, ou de reculer pour aller retrouver un instant, une émotion précieuse que j’aimerais tant revivre.

Parfois, quand je me tiens debout dans le métro trop plein, que la sueur perle mon front et que mon sac pèse sur mon épaule, je ferme les yeux et je m’imagine dans une camaro 1967, la vitre ouverte, assise du côté passager, le visage caressé par la brise d’un soir d’été, en route vers l’Amérique du Sud. Le soleil brille sur mon visage, dehors l’air est celui des champs qui bordent la route, il n’y a rien ni personne pour nous arrêter, nous filons vers la liberté, vers le temps perdu. Nous allons vivre comme bon se doit. Et puis le métro ralentit, j’ouvre mes yeux à temps pour me faufiler entre deux manteaux, et me revoilà dans la course.