mercredi 6 juin 2012

rêveries


Je suis entrée par les immenses portes vitrées de l’Organisation mondiale de la Santé ce matin, vers 8h30, parmi les diplomates aux yeux fatigués, leur badge au cou, documents en mains. Je me suis dirigée vers la sécurité où j’ai placé mon badge sur le petit rectangle lumineux, qui s’est allumé après quelques seconds pour me laisser entrer, comme le reste des participants à la 30th réunion sur le HIV/sida organisée par l’OMS. À l’ouverture des portes de sécurité, j’ai ressenti un pincement d’exitation dans la poitrine, et j’ai pris une grande respiration. Je fais ce même geste depuis un mois, du lundi au vendredi, pour entrer et sortir du bâtiment dans lequel je travaille, et chaque fois, j’ai peine à croire que cette porte s’ouvre, pour me laisser passer, moi. Je marche vers la salle pléniaire, mes documents en main bien serrés contre ma poitrine, me pinçant la lèvre inférieure de douleur, tentant de marcher sans que l’on remarque ma démarche étrange dû à mon orteil cassé. Je tenais à mettre des chaussures fermées, et j’en paye le prix ce soir, allongée avec des glaçons sur le pied, et la sentation que mon coeur va sortir par mon petit orteil. Je suis entrée dans la salle et j’ai pris place près de mon collègue, qui m’avait réservé un siège, en deuxième rangée. Autour de moi, les gens installaient leur appareil de traduction sur leur oreille, saluaient d’un geste poli de la tête les autres diplomates au passage, se versaient de l’eau, notaient des corrections sur le discours qu’ils avaient préparé,  répondaient à un appel dans une langue que je découvrais pour la première fois.

Je me suis assise, j’ai pris soin de sortir mes lunettes de vue de mon sac le plus rapidement possible, et j’ai admiré la vue. Moi qui rêvais depuis des années de prendre part à ce genre de rencontres, moi qui étudie depuis des années sans relâche dans l’espoir de pouvoir vivre de telles experiences, voilà que je m'y trouvais, non pas assise derrière avec les ONG observatrices, non pas assise au deuxième étage comme certains stagiaires, mais bien en deuxième rangée. Je peux assister à ce genre de rencontres parce que j’ai un rôle, des responsabilités que l’on me confie, des articles à publier et des entrevues à faire avec les gens qui allaient prendre parole au cours de la journée. Devant un tel spectacle, je restais sans mot. Assister aux négociations entre pays, entendre les gouvernements discuter de problèmes pressants et demander conseil à la communauté internationale, voir les diplomates se réunir et penser à des solutions, des rapports ou des recommendations, j’avais expérimenté le tout quelques mois auparavant en tant que déléguée des États-Unies à la simulation de New York, mais pouvoir prendre part à cet exercice pour de vrai, me faisait sentir comme si je trichais, comme si j’avais réussi à m’infiltrer dans une rencontrer secrète, une conversation entre parents alors que je me cache derrière la porte à quatre ans, comme Harry Potter avec sa cape invisible, il fallait être prudente. Une respiration de travers et on me démasquerait.

Lors d’un discours assez lourd prononcé par un délégué en avant-midi, ma concentration s’est dissipée un instant et mon esprit m’a fait voyagé dans le temps. Je me suis revue, toute petite, jouant devant ma maison de Québec, un jour de juillet, un avant-midi de vacances. J’ai revu mes sandales blanches en cuir, attachées bien serrées et parsemées de taches de gazon, mon petit ensemble de coton Louis Garneau avec le visage caricaturé de mon cousin un peu partout sur l’ensemble, mes cheveux bruns foncés, mes deux dents de devant bien séparées de quelques millimètres, ma queue de cheval bien lissée que ma mère me faisait le matin, ajoutant un beau ruban brillant, parce que c’était toujours mieux quand ça brillait. L’air était bon, pas trop chaud, je me souviens du bruit des cloches de l’église près de chez nous qui sonnaient (mon père m’apprendra plus tard que ce n’était qu’un disque avec de très bons haut-parleurs placés dans le clocher – triste réalité), du bruit des grillons qui frottaient leurs ailes pour annoncer le beau temps, de l’herbe tellement verte et du ciel tellement bleu. J’étais assise sur mon terrain, et je me souviens avoir apprécié le moment, inspirer la scène comme une grande bouffée d'air frais. J’étais heureuse d’être heureuse. J’étais enfant et tout allait bien. Je n’avais qu’à penser à ce que j’allais mettre dans ma sandwich plus tard pour dîner, et quel maillot j’allais enfiler lorsque j’irais jouer à chercher les sous noirs que mon père nous lançait dans la piscine, à moi et ma voisine. Activité passionnante que de chercher 15 sous noirs au fond d’une piscine hors terre à huit ans. Jeunes parents, je vous le conseille. Ça pourrait vous éviter de payer le camp de jour. 

J'avais peine à croire que cette même petite fille était assise aux Nations Unies, en ce mercredi matin de l’an 2012 à Genève, et prenait part à une discussion mondiale sur l’éradication du VIH. Je me sentais exactement comme la Anne-Françoise de huit ans à ce moment-là: le décor était parfait, et j’étais heureuse parce que j’étais là, je faisais partie de la scène, à 24 ans je prenais part pour la toute première fois de ma vie à une session plénière de l’organisation pour laquelle j’ai toujours rêvé dans mes rêves les plus fous de travailler.

Et mon collègue qui me confie à l’heure du dîner, entre deux bouchées de salade, que dans notre département, les gens sont impressionnés par mon ardeur et mon audace, qu'ils n'avaient jamais vu se manifester si tôt chez un nouveau membre de l'équipe. J’ai menti chercher quelque chose dans mon sac, sous ma chaise, pour cacher mon visage cramoisi par la surprise de ses propos, et la fierté qui m’envahit.

En tant que bonne perfectionniste masochiste, ce commentaire me pousse aujourd’hui à redouble d’efforts pour leur faire voir de quoi cette enfant assise sur son terrain à Sainte-Foy, les mains dans le gazon et la tête dans les nuages, de quoi cette rêveuse qui n’a jamais été première de classe à la petite école (il suffisait de cesser de me faire jouer avec des chiffres et me demander d’écrire des choses, comprendrai-je plus tard), mais qui travaillait comme un boeuf pour se faire remarquer, de quoi cette gamine est capable. 


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