vendredi 13 juillet 2012

Le plus beau défi

Je marchais plus tôt dans les corridors de mon département, documents en mains, et j’avais peine à croire qu’uniquement deux mois se sont écoulés depuis mon arrivée. Déjà, j’ai l’impression de travailler ici depuis un an, l’endroit m’est familier, je reconnais mes collègues et leurs petites habitudes, on me fait confiance avec des projets d’envergure sans hésitation, j’ai réellement l’impression que je pourrais continuer à ce rythme des années durant. Et j’aime ce que je fais. Je suis fière de mon travail et de mes responsabilités. Je connais ma chance et ne la prend pas pour acquis.
Mais je ne sais pas si j’accepterais de vivre dans une ville qui roule à l’énergie bureaucratique très longtemps. Je ne suis pas de ces personnes qui peuvent se sentir parfaitement accomplies uniquement que parce qu’elles sont comblées professionnellement. Mes ambitions professionnelles et personnelles sont toutes les deux très fortes, et j’ai parfois l’impression d’avoir mis à la remise tous les rêves que j’ai si longtemps voulu, des rêves se composant de ma famille, mon bulldog anglais, mon petit chalet perché dans les arbres perdu au bord d’un lac en Mauricie, l’homme que j’aime, mes amis les plus proches, qui sont aussi mes frères, mes complices, mes confidents.
Vivre pour le travail me fait devenir cette personne qui ne s’émeut plus devant les choses simples, qui ne rit plus autant, qui parvient plus difficilement à s’emballer pour des banalités. Peut-être est-ce l’âge aussi ? J’aurai vingt-cinq ans dans quelques jours, et je me sens professionnellement au bon endroit, mais il manque quelque chose au tableau. Quelque chose cloche.
Peut-être est-ce aussi le fait d’être loin, et de passer tellement de temps seule. Cela me fait beaucoup de bien, mais m’éloigne aussi de ma fougue, de ma spontanéité. Mon pire cauchemar est celui de me voir glisser subtilement et indubitablement vers ce destin de bureaucrate sage et obéissante. Je ne suis pas cette femme-là. La femme que je sais, et que j’ai toujours su qui se trouvait en moi, et qui trémousse d’impatience, elle est mère, en salopette, le visage taché de peinture, qui jouera avec des enfants, les siens, le corps lourd et le visage gonflé par la grossesse, mais plus vivante que jamais. Cette image, c’est la plus grande des certitudes que j’aie eu depuis mon tout jeune âge. Cette image, c’est moi, sans artifice, qui vit sa vie exactement comme je suis sensée la vivre. Le reste est flou. Alors qu’à l’aube de mon quart de siècle, je joue les femmes fatales féministes qui ont soif de pouvoir. Je sais bien qu’on ne peut avoir le beurre et l’argent du beurre, mais j’ai l’impression d’avoir brouillé l’équilibre entre les deux. Quand sera-t-il temps pour moi de m’asseoir, me lâcher ma tonne de paperasses, de déposer mes lunettes, de souffler un instant, et de voir ce qu’Anne-Françoise, non l’employée, mais la femme, ce qu’elle veut et ce dont elle rêve.
Mais je ne suis pas dupe. Je sais pour quelles raison mon cœur bat. Je sais que ce n’est pas simplement la fatigue qui me remplit les yeux de larmes quand je vois une femme porter son enfant endormi dans les bras, le regard fier et le visage épanoui.
Je m’estime avoir été bien sage au cours des dernières années. J’ai bûché sans relâche, passé des centaines d’heures dans les bibliothèques à lire, corriger, étudier, réviser, rédiger, du matin au soir, pour me rendre ou je suis. Mes souliers ont certainement beaucoup voyagé. Mais le soir, les pensées qui occupent mon esprit sont celles de mes copines Catherine, Sara, Elisabeth, de jeunes mamans aimantes, heureuses pour les bonnes raisons, comblées et émerveillées chaque jour par une dent qui pousse, des premiers pas, des premiers mots. Quand je m’endors ce sont à elles que je pense. Et j’espère que le destin me permettra, dans un futur proche, de troquer mon ordinateur pour un hochet, mon complet pour des mom jeans, et Aung San Kyi pour Dora l’exploratrice. Après, le défi sera d'alterner les deux rôles sans perdre ma saineté d'esprit. Mais ce serait vraiment le plus beau des défis que je n'aie jamais relevé. Et je m'y prêterais avec le plus grand plaisir.

Qui sait, cette année peut-être...

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